Le hibou-fusée (témoignage d'un autiste)

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vendredi 24 janvier 2014

Pourquoi les autistes ont besoin d'identité ?

Les gens qui posent cette question, pour la plupart, ne doivent pas avoir beaucoup eu le sentiment d'être différent dès l'enfance, d'avoir vécu hors du groupe. Lorsque les gens grandissent en cohésion, plus ou moins forte, plus ou moins parfaite, avec leur groupe, leur démarche, en se développant, sera davantage de s'extraire du groupe, de sortir du lot, de se démarquer. D'où ce conseil souvent donné aux autistes par eux : "on est tous différent, on est tous unique, pourquoi vouloir s'identifier à un groupe ? Moi, je suis simplement moi !". Pour un autiste au contraire, qui depuis la maternelle à peu près, n'a pas su trouver sa place au sein du groupe, parce que le groupe lui a bien fait sentir qu'il était différent, et lui même a bien senti qu'il était mal à l'aise avec les autres, la question de l'identification au groupe prend toute son importance.

On retrouve exactement le même problème dans le cadre du manque de gestion de l'immigration. Des enfants, issus de familles étrangères, mais nés en France, ne sont pas complètement reconnus comme français, mais lorsqu'ils vont visiter le pays d'origine de leurs parents, ils sont considérés comme français. En fait, ils ne sont tout simplement plus rien aux yeux des autres, ils n'ont plus leur place dans le monde, ils restent des étrangers partout sur Terre, même si pratiquement, ils forment une entité à part, un groupe à part, pour ainsi dire une nouvelle communauté.

C'est ce que j'ai vécu aussi : le groupe me fait bien sentir qu'il y a quelque chose qui cloche, que je ne suis pas comme eux, que je n'appartiens pas à leur société, mais lorsque je me suis adressé aux psychiatres et psychologues, on ma toujours dit "tout va très bien, vous vous posez trop de questions sur votre santé mentale". L'autiste donne un peu l'impression de flotter dans l'espace, relié à rien, perdu dans le vide, alors que tous les autres rêvent d'aller dans l'espace, déplorant d'avoir toujours les deux pieds enracinés dans le sol. Nier ce besoin fondamental d'appartenance, c'est renier la personne elle-même, nier ses droits fondamentaux, le droit fondamental d'avoir des repères sociaux.

samedi 11 janvier 2014

A tous les aspergers non-diagnostiqués

Je suis très touché par plusieurs témoignages sur le groupe Facebook "Nous les Aspergers", où on voit bien dans quels tourments se trouvent ceux qui n'ont pas la chance (parce qu'il s'agit vraiment de chance dans certains cas pour accéder à un professionnel compétent en matière d'autisme) d'avoir un diagnostic. Ce qui fait très peur aux aspergers non-diagnostiqués, c'est le fait de ne pas être sûr, la peur de se faire des illusions, le sentiment de ne pas être légitime, de se tromper, de ne pas assez s'y connaître en psychologie pour être certain. Le manque de confiance en soi typique des aspergers va jouer ici un rôle écrasant. Mais on n'est pas tous asperger de la même façon, il y a des nuances. Et puis, les aspergers non-diagnostiqués, en écrivant, en se confiant, voient les autres, ceux qui sont diagnostiqués, valider ou pas ce qu'ils disent. C'est un début de communauté et c'est la communauté qui valide ou pas, implicitement, la qualité d'asperger chez une personne. Si on ne dit rien, c'est que tout va bien !

Il faut souvent du temps, parce qu'il ne suffit pas d'avoir souffert d'exclusion durant l'enfance pour dire "c'est un(e) asperger !" Mais si on s'intègre parmi les aspergers, sans décrocher au bout de plusieurs mois, et qu'on évolue même, dans ce milieu atypique, en y prenant de plus en plus d'assurance, pour moi ça vaut un diagnostic officiel. J'ai connu l'errance diagnostique pendant plus de 20 ans. J'ai envisagé plusieurs pistes, jamais satisfaisantes à long terme. Depuis mon diagnostic d'asperger, ma quête a pris fin et ma vie a commencée. Si on se stabilise dans cette idée qu'on est asperger, si c'est apaisant, c'est plutôt un très bon signe ! Si on ne l'est pas, ou si on a un trouble associé, on aura besoin d'aller chercher encore ailleurs. Je sais que rares sont les aspergers qui ont assez confiance en eux pour pouvoir se permettre de ne pas avoir besoin d'un diagnostic officiel. C'est une exigence intellectuelle assez typique des aspergers, bien qu'elle ne soit pas systématique, c'est quand même très courant. Les aspergers se reconnaissent souvent entre eux j'ai l'impression. Il y a une affinité, un courant qui passe, une facilité qu'il n'y a pas avec tout le monde. Je ne suis pas sûr que ce soit vrai dans 100% des cas, mais je l'ai souvent vu.

L'histoire du "vilain petit canard" est particulièrement parlante pour moi. J'ai voulu croire plus d'une fois que j'avais trouvé ma "communauté", les gens comme moi, mais sans jamais m'y intégrer vraiment. Et le jour où je rencontre les "cygnes", je ne voulais pas y croire.

La relecture de ce passage m'incite à le citer tellement il fait sens à mes yeux et me rappelle des souvenirs :

"Et voilà que, devant lui, sortant des fourrés trois superbes cygnes blancs s'avançaient. Il ébouriffaient leurs plumes et nageaient si légèrement, et il reconnaissait les beaux oiseaux blancs. Une étrange mélancolie s'empara de lui.
- Je vais voler jusqu'à eux et ils me battront à mort, moi si laid, d'avoir l'audace de les approcher ! Mais tant pis, plutôt mourir par eux que pincé par les canards, piqué par les poules ou par les coups de pied des filles de basse-cour !
Il s'élança dans l'eau et nagea vers ces cygnes pleins de noblesse. À son étonnement, ceux-ci, en le voyant, se dirigèrent vers lui.
- Tuez-moi, dit le pauvre caneton en inclinant la tête vers la surface des eaux.
Et il attendit la mort.
Mais alors, qu'est-ce qu'il vit, se reflétant sous lui, dans l'eau claire ? C'était sa propre image, non plus comme un vilain gros oiseau gris et lourdaud... il était devenu un cygne ! ! !
Car il n'y a aucune importance à être né parmi les canards si on a été couv
é dans un œuf de cygne !"

Un dernier petit message, pour les personnes qui viennent en aide aux autistes ("portent secours aux autistes" seraient même plus exact vu la situation) : quand on est autiste, on l'est aussi avant le diagnostic. Soyez prudents.

mercredi 9 octobre 2013

Une autre approche

Le dessin a été colorié dans le cadre d'un atelier au Centre de soin Chant'Ours à Briançon (05).

Il nous était proposé plusieurs mandalas à colorier, présentés dans un cahier. Les autres mandalas étant des formes géométriques qui ne représentaient rien pour moi, j'ai centré ma recherche sur la symétrie des formes, par goût personnel. Le dessin que j'ai choisi m'étant apparu comme correspondant à cette exigence, je l'ai choisi, sans y voir de forme particulière, même s'il était présenté à l'endroit.

Repérant dès le début des formes qui me semblaient être "interprétables", comme des feuilles et une fusée, j'ai choisi les couleurs en fonction du réalisme correspondant aux formes "réelles" (feuilles vertes, fusée rouge).

L'interprétation que j'ai donné à ce dessin était une fusée prête à décoller, au milieu d'une jungle. Cela représentait l'évolution humaine, de l'état d'animal à celui d'être intelligent, capable de se sortir lui-même de son milieu naturel.

Bien que j'aie de nombreuses fois tourné la feuille dans tous les sens, la concentration sur les détails était tellement importante que je n'ai pas vu le dessin dans sa globalité et que la forme initiale, à savoir un hibou, ne m'est apparu que lorsque l'animatrice a tourné la feuille à l'envers (en se demandant pourquoi j'avais écris les commentaires à l'envers). La forme de hibou m'est alors apparue clairement au dos de la feuille, par l'effet de transparence dû au feutre sur la feuille.

J'ai lutté longtemps contre les structures géométriques qui ne "collaient" pas avec le but que je m'étais fixé pour ce dessin, à savoir la fusée qui décolle, et j'ai vu ça comme le processus de la vie, où l'on a une vision à réaliser, sans cesse remise en cause par les événements qui nous sont extérieurs, me demandant même parfois si le dessin final ressemblerait encore à quelque chose.

Les choses auraient été plus simples, mais beaucoup moins intéressantes, si dès le début, j'avais compris ce qu'on attendait de moi pour ce dessin, à savoir un simple hibou.

Ma vie d'asperger a été semblable à ça, je ne comprenais pas trop ce que j'avais à faire dans ce monde, car je manquais de vision globale, et je me dispersais sans vision claire de ce que j'avais à faire, construisant de-ci de-là, des morceaux de ma vie, qui jusqu'alors ne semblaient pas avoir de sens cohérent entre eux. Je dessinais ma vie au jour le jour, vivant les expériences quotidiennes comme elles se présentaient à moi.

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